Ça se passe en pleine chute; la nuit tombe, et avec elle tout le reste : les faces, les masques, et les implacables rideaux des boutiques. Autour de nous il y a des tours de guet que l'on appelle des buildings - il y a aussi des chevaliers que l'on appelle des flics. C'est l'heure mystique où le jour rend les armes : bientôt les bons comme les mauvais se retrouveront dans l'obscurité des places sombres...ou dans celle aveuglante des néons de phosphore.
En attendant ils se partagent l'uniforme gris que traîne à sa suite le soleil, quand il s'en va chauffer ailleurs d'autres vies, qui sont les mêmes sous d'autres cieux. Les chats se cachent de nos yeux; nous ne voyons plus que les leurs; plus rien, rien que ces lueurs qui nous parlent comme la braise remuée dans la cendre nous parle du feu.
Ici hélas les feux sont d'une tout autre sorte; ils ne réchauffent personne et représentent la loi. Ils ont plusieurs couleurs, ça n'a jamais empêché personne d'avoir froid ! NOUS, ON SE GELE . On est sorti tout à l'heure avec des ombres plein nos pas, et puis elles sont devenues grandes nos ombres, elles ont recouvert les ombres des bancs, les ombres des arbres, les ombres des passants et même l'ombre de l'église, la belle église en marbre.
Elles ont si bien filé, nos ombres, sur les ombres toutes neuves des enfants, sur les ombres défaites des vieillards, sur les ombres fidèles des chiens, sur les ombres flottantes des drapeaux, sur les ombres immenses des transformateurs électriques, elles ont si bien filé, nos ombres, sur celles des nuages puis sur celle du ciel que, ma foi, nous les avons perdues...
Car les ombres sont comme toutes choses : c'est lorsqu'il y en a partout qu'on ne les voit plus.
Alors la foule s'est enfuie. Elle a mis une croix dans son calendrier. Elle se couchera de bonne heure, et elle se lèvera tôt. Demain le jour reviendra, fatal, tiré par ses grands chevaux mécaniques crachant le mazout dans l'air sulfureux. Des wagons de carbone transperceront la ville, ils ouvriront la voie aux rayons du soleil, et le soleil renaîtra, à la suite des hommes.
Pour nous c'est tout comme et nous marchons encore. La seule différence c'est que nos pas résonnent. C'est que le froid, sur nos yeux, nous maquille des larmes - les humains que l'on croise sont sous le même charme : ils vont VERS LA LUMIERE, et nous allons VERS LA LUMIERE. Nous nous retrouverons tout à l'heure près de l'une d'entre elles; nous aurons beaucoup de choses à nous dire mais déjà plus personne ne parlera du matin, de l'après-midi ou du soir.
Ce sera la même question, toujours : y a-t-il une vie après la vie ? y a-t-il une vie, après la vie ? - Peut-être. Regardez comme il fait noir, regardez comme après le jour après le jour après le jour
Il y a la nuit
La Nuit.
Paroles Sébastien Psaïla